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  • Zuidam, Berg, Reger

    A la Cité de la musique

    La première œuvre au programme a quelque chose de familier ou de banal ; ça pourrait être le mouvement lent d'une symphonie, avec les épisodes standard, à cette différence près que le tout est plongé dans la mélasse. Avec de grands effort grippés, les lignes se rassemblent, le crescendo est mené à son point culminant, un coup de cymbales retentit au sommet, le calme se fait à nouveau dans les profondeurs. (Mais il s'agit d'une mélasse absolument transparente, qui ne nuit pas à la clarté des timbres et à la précision du grand orchestre massé sur la scène).

    Passée cette ouverture, une chanteuse se faufile difficilement au premier rang, ne lâchant pas sa partition. Les trois pièces extraites de Wozzeck commencent avec beaucoup de douceur. Une grosse marche militaire vient déranger le crépuscule. On n’entend guère Marie dans ce vacarme (elle est pourtant censée chanter à tue-tête) ; on l’entend à peine davantage quand elle ferme d’un coup la fenêtre qui donne sur la rue où passe la parade et qu’elle  fredonne sa berceuse. Faute des paroles du drame, il reste la musique. (Mais sa beauté et son raffinement n’ôte pas complètement l’impression de confinement ; l’effectif et les moyens d’une symphonie de Mahler ont été enfermés dans de courtes scènes étroitement cloisonnées).

    Après l’entracte, on passe au deuxième opéra de Berg (celui que je préfère) avec la cantate der Wein qui prépare la couleur et les thèmes de Lulu (la sonorité du saxophone, l’imbrication d’une musique froide ou prosaïque et d’un lyrisme soudain, terrassé par les coups de butoir.) Le concert se conclut par quatre pièces orchestrales de Reger inspirées de tableaux de Böcklin qui, après cela, sonnent absolument creux (sauf le charme qu’il peut y avoir à se souvenir d’un film de Civeyrac, qui utilisait la première de ces pièces.)

  • A fish is a fish

    Au cinéma. Il faut marier papa / The Courtship of Eddie's father de Minnelli.

    Un deuil invisible marque le début de la comédie. On comprend indirectement que le père, que l'on voit préparer un petit-déjeuner pour son fils, est veuf ; que le petit garçon vient de perdre sa mère. Le petit lit est vide. L'homme déambule dans les pièces trop désertes de l'appartement, à la recherche de l'enfant. Le spectateur s'amuse de cette partie de cache-cache (il a deviné que l'enfant s'était roulé dans les couvertures du lit paternel). La disparition n'est qu'un jeu ; mais, à la fin du film, le fils fera véritablement une fugue et, alors, le père s'effondrera.

    (Auparavant le père tâche de faire bonne figure. La vie continue. Une voisine vient leur rendre visite. L'enfant sort de la pièce. Des hurlements retentissent. Les adultes se précipitent. Dans la chambre de l'enfant, devant lui, un poisson mort flotte à la surface de l'aquarium.)

     

  • Pétersbourg

    Au deux-tiers du livre de Biély, Pétersbourg, un sous-chapitre porte ce même titre comme s'il donnait un vision en réduction du roman tout entier.

    Le révolutionnaire Doudkine rentre chez lui. Dans l'escalier, il rencontre un inconnu qui se présente à lui sous le nom de Chichnarfé, ressortissant persan. Doudkine l'invite à entrer chez lui. Dans la chambre, ils trouvent un ami de Doudkine, Stéphane, également en train de l'attendre. Mais à leur arrivée, celui-ci ne jette pas un regard au visiteur et déguerpit malgré les prières de Doudkine qui ne veut pas se retrouver seul avec Chichnarfé. Une conversation folle commence.

    - Oui je disais que notre capitale (...) appartient au pays des phantasmes. On n'a pas l'habitude d'en parler dans les guides et même le Baedeker est muet sur ce point. Le provincial qui n'est pas au courant n'aperçoit que l'administration visible : il n'a pas de passeport pour le Pétersbourg des ombres... (...)
    La silhouette qui se découpait sur la fenêtre perdait de sa consistance. Ce n'était plus qu'une feuille de papier noir collée dans le cadre de la fenêtre. Mais la voix semblait provenir du milieu du carré de la chambre et Doudkine avait l'impression que cette voix se déplaçait peu à peu de la fenêtre vers lui, qu'elle était devenue un centre autonome et invisible (...)
    - La biologie des ombres n'est pas encore étudiée ; on ne comprend pas encore leurs exigences. Elles pénètrent dans le corps sous la forme de bacilles avec l'eau que vous ingurgitez...(...)
    - Vous aurez beau adresser des plaintes au monde visible, on ne leur donnera pas suite, comme à toutes les plaintes d'ailleurs... Le tragique, c'est que nous appartenons au monde invisible, au monde des ombres...
    - Ce monde existe-t-il ? cria Doudkine, tout en s'apprêtant à bondir hors de la mansarde et à enfermer le visiteur, qui devenait de plus en plus subtil. L'homme qui était entré tout à l'heure possédait les trois dimensions. Il s'était appuyé à la fenêtre et il était devenu une simple silhouette (à deux dimensions), puis une fine couche de suie, comme le noir de fumée qui file de la lampe, et maintenant cette suie noire venait de se consummer en une cendre qui brillait sous la lune et cette cendre s'envolait ; déjà il n'y avait plus de silhouette ; la matière s'était dissoute et il ne restait plus qu'une substance sonore qui caquetait sans fin, on ne savait d'où... Doudkine eut l'impression que ça caquetait au fond de lui-même. (...)
    (Il voulut crier) mais il ne le put car ce n'était plus lui, mais sa gorge qui cria :
    - Je viens d'apparaître au fond de votre larynx.

    (traduction J. Catteau et G. Nivat)