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  • Un souvenir de Philippe Jaccottet

    Imaginez une chambre en désordre et mal éclairée, encombrée d'objets inutiles comme les jouets d'un enfant, et tout le jour, et la nuit aussi bien, au-delà de la fenêtre et des minces cloisons, l'on entend les gens vivre dans la poussière de la pauvreté, avec plus de cris que de rires. Ainsi, à Paris, j'ai très longtemps entendu une femme aboyer, dès l'aube, quand je sortais péniblement du sommeil ; j'avais même cru d'abord, parce que je ne voyais jamais qu'elle et que je l'entendais sans cesse dire à quelqu'un d'invisible "Mange, allons ! mange..." (avec d'ailleurs moins de grâce), que l'homme à qui elle s'adressait était peut-être un chien attaché dans le coin de l'unique chambre où ils vivaient; je vis tout de même, après, que c'était bien un homme, tout à fait abruti par le vin. Il faut peut-être avoir habité de tels lieux pour comprendre qu'il y a des femmes qui aboient.
    ('
    Du côté de la Russie, Le Veilleur des Misérables', Ecrits pour le papier journal).

    "Oh ! Avez-vous entendu cet aboiement ?"
    Cette fois, c'était une vraie question, ménageant un silence qui fut aussitôt rompu par une voix agressive et infiniment lasse à la fois, jetant un seul mot à travers les épaisseurs de verre et de brume froide, hivernale :
    Mange ! (...)
    "J'ai cru longtemps que cette femme parlait à un chien, ou à un autre animal que j'imaginais attaché par une chaîne très courte dans l'angle qui correspond, chez elle, à celui où je me trouve en ce moment. (...)"
    (L'Obscurité)

  • Mélos

    Les Athéniens partent à la conquête d'une île des Cyclades restée indépendante, Mélos. Après leur avoir résisté quelques temps, la ville assiégée tombe : (...) à la suite d'une trahison, les Méliens se rendirent à discrétion aux Athéniens. Ceux-ci massacrèrent tous les hommes en âge de servir qui tombèrent entre leurs mains. Les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves.

    L'événement n'est qu'un épisode sans conséquence de la guerre mais il prend un relief extraordinaire dans le récit en raison du dialogue sans précédent où l'historien oppose, avant le début de l'affrontement, les représentants des Athéniens et ceux des Méliens (passage célèbre, sans doute ; a-t-il jamais été porté au théâtre ou mis en musique ?).

    Les Athéniens refusent dans ce débat tout appel au sentiment, au droit et à la morale : les arguments ne doivent être évalués que selon l'intérêt réel et assuré des adversaires. Nous nous abstiendrons, pour notre part, de faire de belles phrases. (...) Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les  adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner.

    Ce réalisme cynique n'est pas inédit ; c'est le ton de l'impérialisme athénien tel qu'il se fait entendre dans d'autres discours rapportés précédemment par l'historien. Mais il prend une forme presque emblématique dans ce dialogue où il redouble la force du fort et anéantit les protestations du faible ; la brutalité n'est plus seulement dans la supériorité des armes mais encore dans l'argumentation (toutes les bonnes raisons présentées par les Méliens pour qu'on les épargne seront d'abord réfutées puis démenties par les faits : innocents, ils ont tort et seront tués).

  • Sphactérie

    En route pour Corcyre, contrainte par la tempête, la flotte athénienne fait halte dans le port de Pylos, dans une portion déserte du territoire spartiate. Retenus par les hasards du mauvais temps, presque malgré l'avis de leurs chefs, les soldats fortifient avec des moyens de fortune l'espèce de bastion naturel.
    Ils n'avaient pas d'outils de fer pour tailler les pierres et ils allaient les ramasser une à une pour les poser là où elles trouvaient le mieux leur place. Ils n'avaient pas non plus d'auges et, quand il fallait du mortier quelque part, ils le transportaient sur leur dos, penchés en avant de façon à soutenir au mieux leur fardeau. Avec leurs mains croisées par derrière, ils l'empêchaient de glisser à terre.
    Les Lacédémoniens alertés accourent, par terre et par mer, et tentent en vain de déloger les envahisseurs retranchés derrière leurs ouvrages. Une île jouxte Pylos et ferme sa rade : Sphactérie était "tout entière boisée et dépourvue de chemins frayés, car personne n'y habitait". Pour prévenir un débarquement supplémentaire, les Lacédémoniens décident d'y installer des hoplites.

    Mais, peu après, une flotte de renfort arrive d'Athènes et détruit les navires lacédémoniens. La troupe débarquée se trouve prise au piège de l'île dont les navires ennemis interdisent l'abord.

    Voilà que la guerre subit une formidable réduction : le sort des armes ne se jouent plus sur un théâtre qui embrasse toutes les terres grecques de la Sicile à la Thrace mais sur un ilet désert au large d'une côte infréquentée. Les batailles et les massacres précédents pèsent peu contre le sort des cent vingt Spartiates séquestrés. Aussitôt Sparte sollicite une trêve. Dans le temps qu'elle dure puis, ensuite, jusqu'à ce qu'Athènes lance l'assaut sur Sphactérie, la grande affaire des Spartiates est d'assurer le ravitaillement de leurs compatriotes.

    Selon les conditions d'armistice : Chaque homme recevrait comme ration deux chénices attiques d'orge, deux cotyles de vin et de viande. Le ravitaillement leur serait envoyé sous le contrôle des Athéniens et aucun bateau ne devrait aborder dans l'île sans qu'ils en fussent informés. Puis, après la rupture de la trêve, une contrebande s'instaure entre le continent et l'île : Partant de différents points de la côte péloponnésienne, (les passeurs) abordaient la nuit dans l'île, du côté du large. (...) Il y eut aussi des plongeurs qui traversèrent la rade en nageant sous l'eau. Ils traînaient après eux des outres contenant des graines de pavot trempant dans du miel ou des graines de lin pilées.

    (Pitance d'oiselets pour les soldats d'élite pris dans la nasse.)