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  • Future's resounding emptiness

    D'après nature, poème élémentaire, de WG Sebald (trad. S Muller / P Charbonneau). La seconde partie du poème évoque la vie d'un naturaliste allemand du XVIIIème siècle. Désireux de rejoindre l'expédition en Sibérie de Bering, le savant arrive à Saint-Pétersbourg, nouvelle capitale russe, "ville née de l'angoisse devant l'immensité de l'espace".

    (...) les quais et les ponts, les rues et les places,
    les lignes de fuite, les façades et les rangées de fenêtres
    n'émergent que lentement
    du vide sonore de l'avenir

    (...)

    (Le "vide sonore de l'avenir", j'ai déjà entendu ce vers, qui m'arrête à nouveau, selon une citation en anglais du même texte, "future's resounding emptiness" ; je ne connais pas la version originale allemande. J'ai l'impression que la formule retentissante - le désert, l'espace se font temps et le temps résonance - en rappelle une autre (fait écho encore, si j'ose dire) ; mais je ne sais pas dire laquelle.)

  • Haendel

    Israël en Egypte, à la Cité de la Musique.

    La suite ininterrompue de choeurs funèbres qui s'enchaînent sans respiration rendait la première partie ("Lamentations des Israélites sur la mort de Joseph") quelque peu assommante, malgré leur beauté.
    En revanche la deuxième partie est pleine d'images très vives : elle commence par la lamentation des Hébreux opprimés ; à leur ressassement (presque à leur piétinement) se surimpose un appel qui finit par monter jusqu'à l'Eternel (Vers la fin, un même concours de voix, descendantes cette fois, rend les soupirs de soulagement des Egyptiens après le départ des Hébreux). Dans l'intervalle, la peinture des plaies d'Egypte : la parole de l'Eternel résonne avec les cuivres ("He spake the word") et engendre, parmi les archets, un grouillement de pattes, de mandibules et d'élytres, les poux et les criquets. Puis, s'abattent
                               les ténèbres palpables d'Egypte
    et la musique semble avancer à tâtons, incertaine et chancelante. A la violence des coups martelés qui frappent ensuite les Egyptiens ("He smote all the first born") s'oppose la douceur du chemin qui s'ouvre devant les Hébreux ("But as for His people, He led them forth like sheep").
    La dernière partie est un cantique de remerciement où les Hébreux célèbrent la victoire, semblent se retourner et contemplent leurs ennemis abattus. Le ton est belliqueux et satisfait ; comme dans le très viril duo de basses "the Lord is a man of war" et dans le choeur magnifique et brutal "The people shall hear".

     

  • La Neige de Saint-Pierre

    La Neige de Saint-Pierre, de Perutz. Le narrateur se réveille dans un lit d'hôpital. On lui apprend qu'il a été la victime d'un accident de la circulation et qu'il vient de passer plusieurs semaines dans le coma. Mais le patient ne croit pas les médecins, il est convaincu que sa blessure est le résultat d'une toute autre série d'événements dont la durée coïncide justement avec sa prétendue perte de conscience. Cependant, comme il se remémore son aventure, il rend compte  d'un certain nombre d'éléments qui trahissent l'autosuggestion, le "rêve dirigé" ou l'hallucination et incitent le lecteur à mettre en doute ce que lui raconte le narrateur : le temps du récit est discontinu, incertain ; les lieux changent sans transition ; les désirs ou les appréhensions du narrateur se réalisent selon qu'il les exprime ; ses frustrations sont renversées ; des détails "réels" engendrent les circonstances "rêvées"... (Le procédé est utilisé également, de façon peut-être plus essentielle, dans le Maître du Jugement dernierdu même auteur ; "Le Sud" de Borges, à qui on pense souvent, appartient aussi à ce genre de narration à double-entente.)

    Le charme du roman tient pour beaucoup au soin apporté à ces détails qui hantent le récit et quelquefois se répondent : dans la "vie réelle", le volume manquant des oeuvres complètes de Shakespeare ("le Conte d'hiver") ; puis dans le rêve, la gravure au mur de la chambre où deux femmes se jettent aux pieds "d'un roi shakespearien" tandis qu'à l'arrière-plan "on aperçoit un roi exotique et sa délégation, avec des chevaux et des chameaux" ; la neige qui envahit les rues du village... Ou  bien, détachée, soudain, une musique :
    J'écoutais le son d'un violon qui venait de la pièce voisine.
    C'étaient les premières mesures d'une
    sonate de Tartini, et cette mélodie mélancolique, comme habitée par des fantômes, m'émeut à chaque fois que je l'entends. Elle est associée pour moi à un vague souvenir d'enfance : je me vois dans l'appartement de mon père, c'est dimanche, tout le monde est sorti et je suis seul. Bientôt, la nuit tombe ; il n'y a aucun bruit, je n'entends que le vent qui gémit dans la cheminée, et j'ai peur, parce que tout autour de moi semble enchanté (...).
    (Trad. JC Capèle)