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  • La terre n'est que du cron

    J'avais, plus près de Paris, une autre station fort de mon goût chez M. Mussard, mon compatriote, mon parent et mon ami, qui s'était fait à Passy une retraite charmante où j'ai coulé de bien paisibles moments. M. Mussard était un joaillier, homme de bon sens, qui, après avoir acquis dans son commerce une fortune honnête, et avoir marié sa fille unique à M. de Valmalette, fils d'un agent de change et maître d'hôtel du roi, prit le sage parti de quitter le négoce et les affaires, et de mettre un intervalle de repos et de jouissance entre le tracas de la vie et la mort. Le bonhomme Mussard, vrai philosophe de pratique, vivait sans souci, dans une maison très agréable qu'il s'était bâtie, et dans un très joli jardin qu'il avait planté de ses mains. En fouillant à fond de cuve les terrasses de ce jardin, il trouva des coquillages fossiles, et il en trouva en si grande quantité, que son imagination exaltée ne vit plus que coquilles dans la nature, et qu'il crut enfin tout de bon que l'univers n'était que coquilles, débris de coquilles, et que la terre n'était que du cron.

    (Rousseau - Les Confessions, VIII)

  • Berg, Webern, Boulez

    Salle Pleyel.

    La Suite lyrique de Berg et les Cinq mouvements pour cordes de Webern étaient données successivement dans la version originale pour quatuor à cordes puis selon l’orchestration faite par le compositeur. La Suite Lyrique, dans la version pour quatuor, était amputée des mouvements que Berg n’a pas transposés ; on aurait volontiers troqué la reprise contre une exécution complète de l’œuvre originale : intime et nue, avec les souffles, les élans, les ahans, le battement de cœur manqué, les chuchotements…, son langage et son impudeur (qu’on connaisse ou non le secret) qui font penser à Tristan.
    Dans les Cinq mouvements, la musique installe des climats (je ne sais si on peut parler de glas ou d’ostinato) qui crée une durée paradoxale dans des morceaux si brefs.

    En seconde partie, de Boulez, les Improvisations sur Mallarmé dont je suis bien en peine de reconnaître les poèmes (ou même les syllabes qui en forment les vers). Un grelot accompagne presque chaque vocalise ; l’amas des percussions rappelle les "pierreries" d’Hérodiade ou sa "pudeur grelottante d’étoile". Un trombone bouché représente peut-être la "trompe sans vertu" d’A la nue accablante tu.